Silence
 
J'en étais à peu près là
 
tu avais eu 94 ans au printemps
 
l'été venu j'avais en tête la vision d'oiseaux de mer
planant plein ciel en grande altitude
 
très haut très loin
 
l'océan à perte de vue
les navires de guerre
devenus jouets minuscules quasiment
 
et les lignes de ces rivages et de ces îles
que je ne verrai sans doute jamais - pour de vrai -
mon dieu quel vrai?
 
Je savais déjà depuis de nombreuses semaines
que tu n'aurais plus la force de lire mon manuscrit
ni même de l'écouter
- j'avais pensé t'en faire un peu lecture
mais c'était trop tard aussi pour ça
 
et je savais aussi que ça n'avait pas tant d'importance
que nous avions confiance l'un comme l'autre l'un en l'autre
 
tu m'avais dit tout naturellement
ce sera à titre posthume alors
 
et dans mon coeur qui trébuchait là-dessus
je savais que oui
 
(ça t'intriguait cette bizarre fille écrivaine sans renom tout au long cours de sa vie
mais tu avais fini par trouver ça normal il me semble)
 
et puis tu avais laissé tous ces mots et ces images derrière toi
très loin sur le dernier océan à perte de vue
 
tout cela entre nos mains
 
tu n'en pouvais plus
cette grande fatigue de vivre
tu voulais toucher cette baie tranquille
 
laisser flotter au vent de tes couleurs
la flamme de ton propre petit navire
 
je veux la paix
je veux être libre
 
du coup tu es mort quelques jours plus tard dans une chambre d'hôpital à Brignoles
un cinq août de l'été deux mille quinze
 
tu nous as débarqués plantés là
 
à quelques encablures de Trinco
 
les mains vides
les mains pleines
 
*
Océan Indien
 
Torride à terre, torride à bord.
 
Aux USA, le pont du bateau a été dépouillé de tout revêtement de bois. Résultat : côté soleil, au zénith, il vaut mieux ne pas fouler pieds nus les surfaces de métal surchauffé ni rien effleurer du dos de la main. On avait coutume de déployer de grandes toiles pour faire de l'ombre. C'est désormais impossible, tout l'espace étant désormais occupé par les installations de DCA légère. Il fait entre 30 et 40 °C dans les quartiers habités où certains hublots de coque ont également été bouchés pour plus de sécurité en mer. Les recoins peu aérés vont jusqu'à atteindre 50 °C. Il faut pourtant bien y passer de longues heures, service oblige.
 
...11 avril 1944.
 
Visite de bienvenue du commandant de la flotte britannique d'Orient, Sir James Somerville, qui promet  "de (les) faire venir à Colombo dès que les circonstances le permettront". Pour l'heure, "vous pensez bien qu'actuellement le but principal n'est pas de se distraire mais de se battre... épaule contre épaule... contre notre ennemi commun" et de "refouler les japonais dans leurs îles".
 
Et tandis que les Américains sont en pleine opération dans le Pacifique, leurs Alliés britanniques ont pour mission de rassembler une force navale d'intervention dans l'océan Indien. Ironie de l'histoire, Somerville qui fut chargé d'exécuter les ordres de destruction des navires français à Mers el-Kébir semble heureux d'accueillir à présent le puissant Richelieu dans la 'Eastern Fleet' naissante. Je veux bien croire que cette mission lui agrée bien davantage.
 
... Le Richelieu sera désormais de toutes les opérations.
 
(...)
El Dorado
 
Il racontait.
 
Il avait ses épisodes favoris, qu'il nous rejouait encore et encore, à nous ces deux mouflets que le hasard de la vie lui avait octroyés. Et puis il y avait ce qu'il taisait... Il leur épargnait le cambouis du fond de cale, l'ennui de la routine, les moments du danger, le découragement de l'inaction, les coups de blues, les maux du corps, du coeur, la nostalgie du pays, les coups de gueule, les inimitiés, tout ce fatras du genre humain qui leur tomberait bien assez tôt sur la tête, à ces petits.
 
Et aussi, au fil du temps qui passait, sa mémoire travaillait pour lui, dorait ses images sur tranche et lui renouvelait le régal à conter ce temps-là. Et nous lui emboîtions le pas et partions avec lui en virée dans les rues inconnues de Manhattan.
 
(...)
Partir
 
Tu avais dix-huit ans. Tu vivais chez tes parents. Vous n'habitiez pas très loin de la Petite Italie, à Vitry-sur-Seine, dans la banlieue sud de Paris.
 
Ce matin-là, tu avais pris le bus place Cavet, comme d'habitude. Tu étais tendu comme un arc. Et pour faire bon poids tu en avais gros sur le coeur : personne pour t'accompagner à la gare.
 
Tu étais resté sur la plate-forme arrière, avec ton barda à tes pieds. Le contrôleur qui te connaissait était venu te saluer, t'avait tapé sur l'épaule en blaguant un peu, en te souhaitant bonne chance. Tu avais fait semblant de sourire, l'homme n'avait pas insisté, il t'avait laissé à la contemplation des pavés qui filaient sous les roues.
 
Tu avais ta tête des mauvais jours, le front sombre sous les boucles noires, la mâchoire serrée. Beau gosse quand même. Les images dansaient devant tes yeux, ta mère, son regard embué, ses mains agitées sur son tablier, le dos raide de ton père, sa moustache trop nette et le museau trop doux du petit frère trop palot. Alignés pour l'adieu.
Tu pensais, en boucle, en rond : tout de même tout de même ils auraient pu venir jusqu'au train, non, ils auraient pu faire un effort : est-ce qu'ils n'en avaient rien à faire, de toi?
 
Ce n'était pas n'importe quel départ tout de même tout de même...
 
Et puis arrivé Porte d'Italie, tu avais envoyé valser tout ce cinéma. D'un bon coup de reins en jetant ton sac sur ton épaule. Adieu la maison familiale et ses multiples verrous aux portes et aux fenêtres et les housses tristes sur ses fauteuils et les gestes, les mots qu'on retient, qu'on ne dit pas - qu'on ne sait pas comment dire.
 
Salut la compagnie!
 
... C'était le 6 avril 1940.
 
Ce jour-là, mon père était un petit jeune homme qui partait pour la guerre.
La fleur aux dents.
Enfin presque.
 
(...)
Quartier-Maître
Extraits